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La cape anti grippe aviaire de Fred Vargas

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  • La cape anti grippe aviaire de Fred Vargas

    En juin 2006, nous avions fait part de l'initiative de Fred Vargas dans la presse française.
    Deux ans après........ou en est elle ??

    L'article du Nouvel Obs de 2006


    « Pour l'instant, personne n'a vu le prototype, mais... »
    La cape anti-grippe aviaire de Fred Vargas


    Neuf mois qu'elle travaille pour mettre au point une combinaison anti-H5N1. Neuf mois qu'elle s'attire au mieux des sourires, au pis des quolibets. Et si la star du polar avait trouvé le moyen d'enrayer une épidémie annoncée ? Rencontre

    On ne sait pas toujours ce qui provoque le rire. Dites par exemple à des gens sérieux qui habituellement vous font confiance : «Fred Vargas a inventé une cape anti-grippe aviaire. Il suffira de la revêtir pour être protégé de l'épidémie. Pour l'instant, personne n'a vu le prototype, mais...» Ils se marrent. Ça leur revient maintenant, ils l'ont «vue à la télé en parler», la Vargas, reine du polar à la française et défenseuse en chef de Cesare Battisti, et ils ont «bien rigolé» de cette histoire de cape. Un peu comme si Dan Brown prétendait sauver la couche d'ozone. Le caractère comique de l'entreprise vous avait pourtant échappé. Vous aviez plutôt trouvé rassurant que quelqu'un ait pensé à ceux qui n'ont stocké ni masque ni antiviral, pour le cas où H5N1 muterait et s'attaquerait à ceux de votre espèce. Sans doute un fond d'hypocondrie, un résidu de naïveté, un manque d'humour. Déstabilisée, vous souriez bêtement mais décidez néanmoins d'appeler ladite Fred Vargas. Après tout, c'est (aussi) votre boulot d'oser poser des questions idiotes. Et puis, si elle s'avérait farfelue, vous auriez toujours eu le loisir de rencontrer la star du « rompol »... D'ailleurs, la voilà qui entre dans le café où elle vous a fixé rendez-vous.
    Elle a presque 50 ans mais on dirait une adolescente, petit nez, taches de rousseur. Elle fume ses cigarettes entre le pouce et l'index, comme les petites frappes dans les films des années 1970. Elle est chaleureuse. Vous vous lancez : «Alors, cette cape, c'est une blague?» Elle s'y attendait un peu : «Le déni et la dérision sont des grands classiques en cas d'épidémie. Mais si ce n'était pas excessivement sérieux, je ne m'en occuperais pas depuis septembre dernier!» Elle vous jauge, constate l'absence de malice, décide que vous avez trois heures et commence le récit.

    Elle s'appelle en réalité Frédérique Audoin-Rouzeau. Fred Vargas est le pseudonyme sous lequel elle signe ses romans policiers, une activité qui l'occupe, quoi qu'il arrive, un mois et demi par an. Le succès n'y a rien changé (voir la critique de son dernier roman, p. 112). Le reste du temps, Fred Vargas rallonge son prénom et sous son vrai patronyme endosse l'autre habit, celui de la scientifique, archéozoologue médaillée de bronze du CNRS. De la petite fourmi opiniâtre et méthodique qui ne lâche l'objet de son investigation que lorsqu'il a craché tous ses mystères. Pendant des années, elle a ainsi cherché à comprendre la diffusion de la peste. Des mois à suivre le rat à la trace dans les chantiers archéologiques de toute l'Europe. Deux ans rien que pour dépouiller le fonds des archives de l'Institut Pasteur. Elle en a tiré une somme, « les Chemins de la peste. Le rat, la puce et l'homme », parue en 2003 aux Presses universitaires de Rennes, lourde de près de 400 pages. «Mon bouquin le plus chiant»,dit-elle en plaisantant. Vous ne souriez plus. Concentrée, vous tentez de suivre.
    Elle vous raconte les grandes pestes, les trois épisodes qui ont frappé l'humanité depuis le VIe siècle. La dernière salve en Europe a eu lieu en 1945 à Ajaccio. Chaque année, 2 000 personnes meurent encore de cette maladie dans le monde. «Mais ce n'est pas notre sujet», dit-elle en tirant sur sa clope, les yeux un peu plissés. Notre sujet, c'est ce qu'elle appelle «l'âme lourde» de l'humanité. C'est-à-dire les comportements humains. Et que l'épidémie soit pesteuse ou grippale, qu'elle survienne au Moyen Age ou dans les années 2000, importe peu pour l'âme lourde. Dès lors que la maladie est mortelle, selon Frédérique Audoin-Rouzeau, c'est aussi simple que tragique : «En trois jours, dislocation sociale.»

    Elle rappelle qu'au Moyen Age on jetait les pesteux par les fenêtres. Que la ville de Digne, contaminée, fut assiégée pour empêcher ses habitants d'en sortir. Ceux qui essayaient de passer ? On les tuait. Elle se rapproche : et La Nouvelle-Orléans après le cyclone Katrina ? Combien d'heures avant le chaos, les pillages et les violences, les abandons et les crimes ? Elle anticipe : une épidémie de grippe H5N1 frapperait un tiers de la population et en tuerait de 1 à 2%. «En l'état actuel de notre préparation», cela suffirait à créer une panique immédiate. Des médecins déserteraient, laissant les malades à la charge des familles. Des commerces fermeraient. Ils seraient pillés, et pas que par des bandits aguerris. Les agressions se multiplieraient pour récupérer qui un masque, qui une dose d'antiviral. Des escrocs vendraient sous le manteau de faux médicaments. On abandonnerait mamie s'il le fallait pour sauver les gosses. Et on lui piquerait son fric avant de fuir... «Ces horreurs-là laissent des traces plus profondes que la maladie en elle-même», précise-t-elle. Vous ne riez plus du tout. Vous vous reprenez, inutile de paniquer, c'est une romancière, les peurs ancestrales sont son joujou favori. C'est à ce moment précis que Frédérique Audoin-Rouzeau vous dit : «Le drame, c'est que si je n'étais pas Fred Vargas, on comprendrait tout de suite que c'est très sérieux.» Vous compatissez, elle continue.
    Trois catégories de personnes ont échappé à la peste : les gardiens de boucs, les palefreniers qui s'enroulaient dans des couvertures de cheval (les puces détestent l'odeur de ces animaux) et les porteurs d'huile, couverts de gras et imprenables pour les puces. «Donc si la peste revient, c'est huile pour tout le monde, on se fait un aérosol à base de cheval et ça ira. Je dis ça au cas où on ne puisse pas produire 6 milliards de traitements, bien sûr. On sentira tous le cheval, et alors? On devrait réussir à dépasser la petite appréhension du début.»
    La cape, c'est un peu pareil question de bon sens. Frédérique Audoin-Rouzeau a potassé la littérature de l'OMS et consulté les épidémiologistes pour comprendre comment la grippe passe d'un individu à l'autre. C'est parfois Fred Vargas qui a pris les rendez-vous, ça facilite. Mais c'est bien la chercheuse qui arrivait avec ses questions précises. Le professeur Jean-Philippe Derenne, pneumologue à la Pitié-Salpêtrière et auteur avec François Bricaire de « Pandémie, la grande menace » (Fayard), confirme : «Elle est extrêmement méticuleuse. Je n'ai pas vu dans sa démarche l'ombre d'une plaisanterie.» Elle l'a, par exemple, interrogé sur la « dynamique de l'aérosol », ou comment quand on tousse, parle ou éternue se diffuse le virus. Elle est devenue incollable sur le H5N1, sa vie, sa probable mutation, ses modes de transmission, ses dégâts. Elle en est arrivée à une conclusion raisonnable : «Il faut se préparer à l'arrivée de la pandémie.» Là-dessus, tout le monde est d'accord. Le gouvernement français n'a-t-il pas mis au point, pour une fois en avance, un plan de préparation béton, avec 285 millions de masques pour les soignants, 14 millions de doses de Tamiflu gardées par l'armée, fermeture des transports, des écoles et tout ce qu'il faut ? Certains ont même ronchonné qu'on en faisait trop. Elle soupire : «Alors, le plan gouvernemental, il faut le lire. Si on ne compte que sur ça, on va à la catastrophe. Certes, la France est un des pays les mieux préparés, mais nous sommes encore loin d'être prêts.» Des exemples ? «On va envoyer les soignants au front, chez les malades. Ils seront chargés de diagnostiquer, de repérer les vraies grippes des psychosomatiques, de distribuer les médicaments... Tout repose sur eux. Mais on ne leur fournit qu'un masque de type FFP2, qui laisse 10% de risques alors qu'il existe un modèle plus performant, le FFP3, qui protège à 98%! Je dis quecertains médecins déserteront.» Et que, s'ils désertent, on est mal. D'autant que, deuxième critique, les préconisations gouvernementales pour les autres sont insuffisantes : «Nous expliquer qu'il faut mettre la main devant la bouche quand on tousse, merci!» Elle s'énerve. Elle soutient que le masque chirurgical que tout un chacun portera aux premiers symptômes ne filtre pas assez pour «rassurer les familles des malades». En tout cas, elle, vous comprenez qu'elle n'est pas rassurée. Un peu hypocondriaque aussi, Fred Vargas, non ?
    «Je ne suis pas inquiète si je suis informée et si j'ai les moyens de me protéger. Or nous ne pouvons pas tout attendre du gouvernement. Nous devons être autonomes autant que possible. Si je peux aider, ce serait criminel de ne rien faire...» Alors la cape, elle tourne autour depuis des mois, l'a imaginée comme ci, avec cagoule, puis comme ça, avec tuba intégré pour amener l'air. Elle fabrique les prototypes et avec les membres de sa famille les essaie, teste la chaleur, la sensation d'étouffement. Pour l'heure, son projet ressemble à une tenue d'apiculteur en plastique transparent «pour ne pas rendre ça inhumain». «On tient facilement une heure ou deux dessous.» De quoi sortir faire les courses, entrer dans la chambre d'un malade, vaquer à quelques occupations indispensables sans risquer d'être en contact avec des gouttelettes contaminées. De quoi, surtout, ne pas succomber à la panique et ne pas tomber dans le chaos.
    «Si tout le monde porte la cape, les médecins n'auront que les vrais malades à prendre en charge. L'épidémie sera contenue plus rapidement.» Même le député Jean-Marie Le Guen, médecin et président de la mission d'information sur la grippe aviaire, ne la prend pas pour une illuminée : «Les gens sérieux croient toujours que seules leurs idées sont sérieuses. Celle-ci est simple mais excellente. Le problème, dans une épidémie comme en cas d'attentat, c'est la panique. La cape permet de protéger et de rassurer.»
    Le projet repose sur la simplicité de fabrication. «Je veux que cela ne coûte rien à produire et que, même, on puisse le faire à la maison», insiste l'inventeuse, qui refuse à ce jour de le dévoiler, ne serait-ce qu'en photo, de peur qu'«un capitaliste s'en empare pour faire de l'argent sur les peurs des gens». Elle rêve d'un prix très faible, d'une coopération avec les pays pauvres. D'un mouvement citoyen. Et ne voit que deux inconvénients : difficile de se gratter le nez une fois sous la cape et, «c'est indiscutable, on a l'air ridicule quand on la porte. Il y aura un cap psychologique à passer». A moins qu'elle ne devienne l'accessoire indispensable du citoyen moderne et civilisé et que chacun ne la fasse à son image. Vous respirez parfaitement à nouveau. Le H5N1 n'aura pas raison de votre humanité, votre fils ne vous braquera pas pour vous piquer votre masque, vous n'achèverez pas la voisine à coups de sac à main. Et vous vous mettrez à la couture, si tel est votre destin.


    Prototype n° 1

    La tenue imaginée par Fred Vargas se compose d'un « heaume » rigide et transparent pour la tête et d'une longue cape de pluie, en plastique fluide, ajustée par une ceinture et une fermeture à glissière. L'air y entre par le bas. Portée avec des gants en latex, elle est réutilisable à condition d'attendre quatre heures (la durée de vie du virus) entre chaque emploi.


    Accueil mitigé au ministère

    Ça les a d'abord surpris. Et puis, après tout, des inventions, des suggestions, il en arrive des dizaines chaque mois au ministère de la Santé. Alors une cape, pourquoi pas ? Même si des problèmes techniques se posent, notamment sur sa souillure après utilisation. Comme toutes les idées soumises au ministère, la cape Vargas pourra être expertisée par l'Afssaps, si la chercheuse le demande. Le ministre Xavier Bertrand n'exclut d'ailleurs pas de la rencontrer prochainement... Pour le reste, les critiques de Fred Vargas sur le plan gouvernemental ne convainquent pas l'administration. La désertion des médecins ? Les récents épisodes de chikungunya à la Réunion ou de dengue en Guyane ont montré que les soignants ne désertent pas quand ils sont informés sur les risques et protégés. Ce qui sera le cas avec les masques FFP2, recommandés par l'OMS et parfaitement fiables, assure un conseiller du ministre. «Le modèle FFP3 est réservé aux laboratoires de recherche où l'on manipule directement des virus.» A l'automne, chaque professionnel de santé libéral aura reçu un kit (une trentaine de masques et des lunettes) pour répondre aux premiers jours de la pandémie ; 285 millions de FFP2 sont par ailleurs répartis dans 780 hôpitaux ; à terme, la France sera capable d'en produire 600 millions par an (soit la production mondiale actuelle). Là où Fred Vargas a raison, reconnaît-on, c'est que la panique provoquée par la pandémie est une source d'inquiétude. «Contrairement à des pays soumis à des risques naturels ou climatiques fréquents, la France n'a pas d'habitudes en la matière», poursuit le conseiller. Il va donc falloir s'habituer à l'idée que cela peut arriver et ne pas paniquer à la moindre fièvre.



    Isabelle Monnin
    Le Nouvel Observateur

    http://hebdo.nouvelobs.com/hebdo/par.../a306814-.html


    L'article actuel




    L'Express du 19/06/2008

    Fred Vargas

    par Delphine Peras

    Difficile de croire que ce petit bout de femme, encore juvénile pour ses 51 ans, est devenu un poids lourd de l'édition française avec ses romans policiers écoulés à 4,5 millions d'exemplaires. Mais Fred Vargas ne veut pas figurer dans le Who's Who et se tient à distance des feux de la rampe. Sauf pour défendre les causes qui lui tiennent à coeur. Archéozoologue distinguée, en disponibilité du CNRS, elle veut bien passer aux aveux à l'occasion de la sortie, le 25 juin, d'Un lieu incertain (Viviane Hamy), neuvième aventure de son célèbre commissaire Adamsberg, aux accents gothiques. Parions que ce sera le roman de l'été!

    "La peur du loup dans L'Homme à l'envers, la peur de la peste dans Pars vite et reviens tard, et maintenant Un lieu incertain, qui joue avec la peur des vampires: s'agit-il de prouver à nouveau que les romans policiers sont des contes de fées pour adultes?
    D'abord je ne le fais pas exprès. Si j'écrivais un seul livre à partir de cette théorie, je le planterais! Mais je persiste à penser que le roman policier, plus que le roman noir, est sur la ligne littéraire des contes, en raison de sa structure, de ses règles, de ses obligations intrinsèques. Le conte de fées n'est pas moral, le roman policier non plus. Les deux posent la question: quelle est la voie vitale, comment on fait pour s'en sortir? Par ailleurs, il n'y a pas de punition dans le conte de fées, pareil pour le roman policier: on ne sait pas ce qui va arriver à l'assassin après qu'il a été démasqué et on s'en fout, ce n'est pas le sujet. Ensuite, dans les deux, il y a l'obligation d'une fin heureuse, vachement dure à écrire, mais très importante pour faire endurer au lecteur toutes les horreurs qui précèdent. Je continue à croire que les romans policiers sont des histoires fondées sur une catharsis. Du coup on me reproche de les considérer comme des médicaments. Moi j'estime qu'il n'y a pas de honte à ça.

    Quid des best-sellers aux vertus consolatrices de Marc Levy, Guillaume Musso, Anna Gavalda, Eric-Emmanuel Schmitt et consorts? Les rangez-vous dans le même rayon thérapeutique que vos livres?
    Non. Ces romans-là dégoulinent de bons sentiments, on les lit comme on va à une fête: on voit la vie en rose, on aime tout le monde, on est euphorique. Mais, le lendemain, il n'en reste rien. Cette littérature de la consolation est éphémère. Elle nous booste sur le coup mais ne nous fait pas avancer, car elle relève de la foi, de la croyance. C'est tout le contraire du roman policier, qui n'est pas une affirmation mais la mise en scène des contradictions qui nous font souffrir, de notre peur de la mort, de la dureté de la vie, de notre méchanceté et de nos mauvais sentiments qui peuvent nous amener à vouloir tuer. Cette catharsis nous fait prendre conscience de tout cela et nous aide à faire des choix. Elle a des effets beaucoup plus profonds, à l'instar des contes sur l'imaginaire des enfants.

    C'est ce qui explique le succès de vos romans?
    Je ne sais pas pourquoi mes livres ont du succès. Modestement, je dirais qu'à partir de la seconde moitié du xxe siècle on est entré dans une phase de pauvreté littéraire assez spectaculaire. Il y a eu une sorte de désamour mondain pour la narration. Guerre et paix, c'était devenu ringard! Les lecteurs ont été privés d'histoires. D'où le grand reflux, à partir des années 1970, vers le roman policier, le lieu d'une littérature où les gens pouvaient vraiment lire une histoire et non pas les problèmes existentiels de l'auteur. Ce désert narratif a favorisé l'émergence du roman policier et moi, j'ai bénéficié de ce contexte. Le besoin de se raconter des histoires est le propre de l'homme. On ne peut pas lui retirer ça. Reste à distinguer ce qui relève de la littérature ou non.

    Ne craignez-vous pas de vous faire voler la vedette par le phénomène Millénium?
    Vous savez, je ne suis pas du tout dans la rivalité. Je n'ai pas encore lu cette saga, mais tout le monde m'en dit du bien, alors je vais l'acheter. Surtout en prévision de mon prochain voyage au Brésil, cet été, où j'aurai largement le temps de lire: pour la quatrième fois, je vais rendre visite à Cesare Battisti, qui est en prison là-bas depuis l'année dernière.

    Comment va-t-il?
    Pas bien du tout. Au Brésil, on n'extrade personne pour crime politique, c'est dans la Constitution. Alors l'Italie se contorsionne pour expliquer maintenant que Battisti est coupable de crimes de droit commun. C'est assez fort!

    Ne regrettez-vous pas la dérive people et la récupération politique de votre défense de Battisti?
    Bien sûr que cette mobilisation m'a échappé. En grande partie parce que la plupart des journaux m'ont fait passer pour une gourde qui s'est soudain découvert des convictions politiques, moi qui ai été élevée dans un milieu très politisé! Beaucoup n'ont vu dans mon soutien à Battisti qu'un petit coup de tête, alors que j'ai énormément bossé sur ce dossier, avant tout en historienne, accumulant les archives, les pièces, les précisions, étudiant à la loupe les failles de l'accusation. Ce qui s'est passé entre la France et l'Italie, ce n'est pas une question de justice, c'est un deal.

    Que pensez-vous de l'attitude de Nicolas Sarkozy dans cette affaire?
    Il savait très bien où se trouvait Cesare Battisti depuis 2004. Il l'a laissé cavaler pour le rattraper au moment de la campagne présidentielle. Je n'appelle pas ça avoir de l'humanité. Rien à voir avec François Bayrou: quand il n'y avait plus personne dans le paysage politique pour m'aider, je suis allée le voir en le prévenant que je ne votais pas UDF. Bayrou m'a répondu qu'il s'en doutait et qu'il s'en fichait. Il a demandé à lire tout le dossier. C'est l'un des rares qui n'ont jamais renoncé à défendre Battisti, quoi qu'en ait pensé son électorat. Contrairement à bien des hommes politiques, il a une réelle intégrité. François Hollande, lui, nous a lâchés, comme tous ces gens qui ont adhéré à la cause quand elle était populaire et qui ont retourné leur veste quand le vent a changé.

    Etes-vous toujours de gauche?
    Oui, mais de la gauche errante, celle des gens qui tiennent bon même si ça ne correspond pas à l'histoire officielle que nous fabriquent la France et l'Italie. François Bayrou, mais aussi Jacques Bravo, le maire du IXe arrondissement de Paris, Yves Cochet, le député Verts, Bernard-Henri Lévy et beaucoup d'autres continuent à soutenir Battisti, quels que soient les reproches encourus. Les caciques du PS, non. Parce que ce n'est pas le moment, parce que ça ne va pas plaire à l'électeur. Et, pendant ce temps-là, un type est en train de crever en prison. Mais à travers un homme, il y a tous les hommes, comme disait Primo Levi. Ça pose des questions sur la compromission, sur la lâcheté politique.

    Justement: comment rester fidèle à ses convictions quand on devient millionnaire?
    En francs peut-être, mais en euros à peine! De toute façon, je n'ai jamais eu des goûts de luxe, j'ai été élevée comme ça. Si ça fait plaisir à notre président de la République d'exhiber une montre à 45 000 euros, moi ça ne me viendrait même à l'idée de dépenser une telle somme pour un objet pareil. En fait, mon argent me sert à payer les avocats de Battisti, à prendre l'avion pour le Brésil sans compter, à aider ses proches à y aller. Donner mon argent à d'autres, c'est selon moi un partage normal d'une somme qui ne m'appartient pas. C'est comme un pot collectif où chacun puise selon ses besoins. Mais c'est très long et très compliqué à faire comprendre aux gens. Ça se retourne souvent contre moi et on me reproche de jouer les Mère Teresa...

    Votre projet de cape contre la grippe aviaire, que vous avez conçue en tant que spécialiste de la peste, vous a également valu quelques sarcasmes: pensez-vous toujours qu'il existe une menace de pandémie?
    Ce n'est pas moi qui le dis, ce sont les scientifiques! Je suis l'évolution du virus tous les jours et je peux vous assurer que le risque de pandémie existe à 90%. Mon prototype de cape en plastique, élaboré après que j'ai étudié la propagation de gouttelettes infectées, avait reçu l'aval de plusieurs experts et il était à l'essai au ministère de la Santé. Mais le projet a été suspendu à cause des élections. Depuis, j'ai demandé rendez-vous à Roselyne Bachelot, mais elle en a déjà annulé trois. Maintenant je dis: démerdez-vous avec votre imprévoyance!


    Vous êtes très concernée par l'actualité et la politique, mais vous les tenez à distance dans vos romans et particulièrement dans Un lieu incertain: pourquoi cet intérêt pour les vampires?
    Effectivement, je trouve que l'actualité et la politique plombent une fiction. Quand j'écris mes romans, je vais jouer ailleurs. C'est ça, mon truc. J'ai lu Dracula, de Bram Stoker, à l'âge de 13 ans. Ce sujet me fascine. Il est extrêmement chargé, mais l'humanité n'arrive pas à s'en débarrasser depuis trente mille ans. Ça me tente toujours de replonger dans les faits historiques qui nourrissent notre culture encore aujourd'hui, comme je l'ai fait pour la peste par exemple. Mais, à partir de là, je ne prends pas de libertés avec l'Histoire. Le Peter Plogojowitz d'Un lieu incertain a vraiment existé. Peu après sa mort, en 1725, dans un petit village de Serbie, certains ont cru qu'il était devenu un vampire. Son exhumation a déclenché un tohu-bohu incroyable dans toute l'Europe: Louis XV et l'empereur d'Autriche ont dépêché leurs autorités sur place, l'Eglise voulait interdire une pratique aussi sacrilège, etc. On retrouve dans mon livre un autre thème qui m'intéresse profondément, lié aussi à l'affaire Battisti dans la mesure où on s'est mis à haïr excessivement cet homme sans le connaître: le principe du bouc émissaire.

    En quoi ce principe du bouc émissaire vous intéresse-t-il?
    Cette nécessité de voir le mal qu'on ne comprend pas incarné par une personne ou une organisation désignée me paraît l'une des choses les plus terribles de l'humanité. Bien avant l'extermination des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, on en a brûlé des milliers à chaque épidémie de peste. A Beauvais, le bûcher était tel qu'il a fait fondre les vitraux de la cathédrale! Je trouve ça fascinant aussi avec le vampire: c'est lui le responsable, on l'attrape, on le tue et on va être purgé du mal qui nous tombe dessus. Les Grecs étaient plus malins: ils prenaient un vrai bouc et le chargeaient de tous les péchés des hommes au cours d'une grande cérémonie.

    Vos combats ne sont-ils pas un peu trop romanesques?
    Ce serait vraiment ignorer que j'ai un caractère absolument rationaliste et que mes combats se fondent sur des faits, rien que des faits. Je soutiens Battisti, car on n'envoie pas en prison un homme qui n'a jamais pu se défendre. Soit on ne l'extrade pas, soit l'Italie lui fait un procès en bonne et due forme. Et pour ce qui est de la grippe aviaire, je rappelle qu'elle a déjà touché 240 personnes dans le monde: dès que ce chiffre aura doublé, on entrera dans une phase de mutation du virus, exactement comme dans le cas de la grippe de 1918, qui a fait 40 millions de victimes. Vous trouvez ça romanesque?

    Fred Vargas
    1957 Naissance à Paris de Frédérique Audoin-Rouzeau.
    1983 Docteur en archéozoologie.
    1986 Les Jeux de l'amour et de la mort, prix du roman policier de Cognac.
    1991 L'Homme aux cercles bleus: première apparition du commissaire Adamsberg.
    2004 Prend fait et cause pour Cesare Battisti, ex-activiste d'extrême gauche que le gouvernement Raffarin accepte d'extrader à la demande de l'Italie.
    2007 Pars vite et reviens tard adapté au cinéma par Régis Wargnier.
    2008 Sous les vents de Neptune adapté à la télévision par Josée Dayan.

    http://livres.lexpress.fr/entretien....90/idR=5/idG=3
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